- Il faut que j'aille à Casamozza, je n'ai pas le temps de t'expliquer.
Je venais de taper chez Tapiero. Elle m'avait ouvert la porte, pressée comme jamais, ne prenant pas la peine de me dire ne serait-ce qu'un simple bonjour pour retourner boucler ses affaires posées sur le lit dans un style Caphernaum très réussi.
- Laisse-moi t'accompagner, lui proposai-je.
- Non, je t'assure, c'est gentil, mais c'est une mission assez banale, me répondit-elle en rangeant une photo de D... dans son portefeuille.
- Ca le concerne ? demandai-je.
Elle sembla étonnée de ma question puis s'aperçut que je parlais de la photo.
- Ah ça ? Oh non, je l'ai toujours sur moi. Non c'est une histoire ordinaire de vol de bijoux. Il faut que j'aille à Casamozza. Je verrais sur place. La routine : suspects rusés, détail insolite, énigme impossible et triomphe du détective. Ca va me prendre deux heures, tout au plus. Ils ont bloqué tout le monde sur place. Je n'aurais qu'à interroger les passagers du train.
Je l'ai regardée, sans trop m'attarder sur ses paroles, mais me concentrant plutôt sur ses traits fatigués, pâles, presque fades qui contrastaient avec son enthousiasme habituel.
- Tu as encore fait des cauchemars ? lui demandai-je.
Cette question la coupa dans son élan d'empressement.
- Oui, je... euh... enfin ça va, t'inquiète pas. Je dois y aller, je t'appelle quand je suis là-bas si jamais.
- Mais non, je t'ai dit que je t'accompagnais, insistai-je.
- C'est gentil, mais pas nécessaire. Tu dois d'abord écrire ton article, Damien. Après on discutera de tout ça. Le boulot avant tout, et après quelques jours de repos, ça ira mieux. La solution ne peut pas être plus...
- Simple, terminai-je.
Sur cette conclusion, nous descendîmes de son immeuble, nous nous quittâmes sur un bref geste d'amitié et elle entra dans sa petite coccinelle noire et rouge qu'elle démarra en trombes. Elle était déjà à des centaines de mètres que j'apercevais encore son manteau blanc qui dépassait de la portière, insolamment.
Quel phénomène, pensai-je pour moi-même. Tout ce qui se produisit ensuite, n'étant pas témoin des évènements, je le sus quand elle me le raconta. J'essaierai donc de le restituer avec le plus de vraissemblance et d'impartialité que possible - même si, enfin de compte, narrer les aventures de Mrs Tapiero demande un effort d'absurdité et de subjectivité considérablement sidérant et considérable à souhait.
Il n'était pas encore midi quand la coccinelle de Mrs Tapiero arpentait la route irrégulière et capricieuse des montagnes corses. Elle atteignit sans peine Ponte-Leccia mais y connut un incident qui changea à jamais le cours de son enquête.
- Mais qu'est-ce qu'ils font ? demanda t'elle à son rétroviseur où se refletaient deux motards tout de noir qui lui collaient au derrière. Les flics, jamais là quand il faut, ça évidemment... Bref...
Elle accéléra, avec l'appréhension de se faire arrêter pour excès de vitesse mais avec le soulagement d'être éloignée de ces deux chauffards étranges, puis alluma la radio pour se changer les idées.
Faut savoir s'étendre
Sans se répandre
Pauvre Lola
Je savais que je devais accélerer, je le savais, pensa t'elle, fière. La solution ne pouvait pas être plus...
BOUM !
Un des motards l'avait rattrapée et donnait des coups de pieds dans la portière du coffre, prenant d'ailleurs le risque de tomber au sol.
- Mais il est débile, celui-là ! Ca va pas non ? cria t'elle en sortant sa tête par la vitre. Tu es complètement stupide, espèce de BIP, BIP, BIP, BIP à la BIP....
Faut savoir s'étendre
Sans se répandre
C'est délicat
L'autre motard rejoignit son collègue et bientôt ils encerclèrent la voiture, la doublant l'un par la gauche, l'autre par la droite. Tapiero commença à paniquer, accélérant de plus belle mais bientôt ses deux poursuivants atteignaient déjà l'avant de la voiture et elle dut freiner d'un coup sec et violent pour ne pas leur rentrer dedans. Il n'y eut guère de dégats importants hormis la disparition définitive (le reste du récit nous montrera qu'elle n'eut pas le temps de les récupérer) de deux mangas, de rouges à lèvres au goût mangue et chocolat, de lunettes de soleil, d'un paquet de Red Apple et de deux disques de Janis Joplin qui s'envolèrent, sur le coup, par le toît ouvrant.
- Bande de fous, soupira t'elle en tentant de sortir la tête de son airbag, mais sa manoeuvre un peu trop violente l'avait saisie d'effroi et c'est d'épuisement qu'elle s'évanouit.
Elle ne fit pas le rêve obsédant de Marie-Hélène Skâ qui l'assaillait chaque nuit. Elle entendit seulement la fin de la chanson de Gainsbourg qui résonna dans sa tête imperceptiblement et s'allia aux voix confuses, empressées et nerveuses de ses deux ravisseurs apparamment... japonais !
Casamozza n'était qu'un pretexte pour l'attirer loin des regards cortenais. La coincer sur la route était plus discret, surtout un dimanche matin ! Ce n'était pas son patron qui lui avait confié cette mission au téléphone. Il n'y avait pas de mission ! Ce n'était qu'une histoire de kidnapping...