Les Chroniques de Mrs Tapiero - Tome 1 : Puisqu'il faut un début... (2/8)

Chapitre I


- Il faut que j'aille à Casamozza, je n'ai pas le temps de t'expliquer.
Je venais de taper chez Tapiero. Elle m'avait ouvert la porte, pressée comme jamais, ne prenant pas la peine de me dire ne serait-ce qu'un simple bonjour pour retourner boucler ses affaires posées sur le lit dans un style Caphernaum très réussi.
- Laisse-moi t'accompagner, lui proposai-je.
- Non, je t'assure, c'est gentil, mais c'est une mission assez banale, me répondit-elle en rangeant une photo de D... dans son portefeuille.
- Ca le concerne ? demandai-je.
Elle sembla étonnée de ma question puis s'aperçut que je parlais de la photo.
- Ah ça ? Oh non, je l'ai toujours sur moi. Non c'est une histoire ordinaire de vol de bijoux. Il faut que j'aille à Casamozza. Je verrais sur place. La routine : suspects rusés, détail insolite, énigme impossible et triomphe du détective. Ca va me prendre deux heures, tout au plus. Ils ont bloqué tout le monde sur place. Je n'aurais qu'à interroger les passagers du train.
Je l'ai regardée, sans trop m'attarder sur ses paroles, mais me concentrant plutôt sur ses traits fatigués, pâles, presque fades qui contrastaient avec son enthousiasme habituel.
- Tu as encore fait des cauchemars ? lui demandai-je.
Cette question la coupa dans son élan d'empressement.
- Oui, je... euh... enfin ça va, t'inquiète pas. Je dois y aller, je t'appelle quand je suis là-bas si jamais.
- Mais non, je t'ai dit que je t'accompagnais, insistai-je.
- C'est gentil, mais pas nécessaire. Tu dois d'abord écrire ton article, Damien. Après on discutera de tout ça. Le boulot avant tout, et après quelques jours de repos, ça ira mieux. La solution ne peut pas être plus...
- Simple, terminai-je.
Sur cette conclusion, nous descendîmes de son immeuble, nous nous quittâmes sur un bref geste d'amitié et elle entra dans sa petite coccinelle noire et rouge qu'elle démarra en trombes. Elle était déjà à des centaines de mètres que j'apercevais encore son manteau blanc qui dépassait de la portière, insolamment.
Quel phénomène, pensai-je pour moi-même. Tout ce qui se produisit ensuite, n'étant pas témoin des évènements, je le sus quand elle me le raconta. J'essaierai donc de le restituer avec le plus de vraissemblance et d'impartialité que possible - même si, enfin de compte, narrer les aventures de Mrs Tapiero demande un effort d'absurdité et de subjectivité considérablement sidérant et considérable à souhait.
Il n'était pas encore midi quand la coccinelle de Mrs Tapiero arpentait la route irrégulière et capricieuse des montagnes corses. Elle atteignit sans peine Ponte-Leccia mais y connut un incident qui changea à jamais le cours de son enquête.
- Mais qu'est-ce qu'ils font ? demanda t'elle à son rétroviseur où se refletaient deux motards tout de noir qui lui collaient au derrière. Les flics, jamais là quand il faut, ça évidemment... Bref...
Elle accéléra, avec l'appréhension de se faire arrêter pour excès de vitesse mais avec le soulagement d'être éloignée de ces deux chauffards étranges, puis alluma la radio pour se changer les idées.

Faut savoir s'étendre
Sans se répandre
Pauvre Lola


Je savais que je devais accélerer, je le savais, pensa t'elle, fière. La solution ne pouvait pas être plus...
BOUM !
Un des motards l'avait rattrapée et donnait des coups de pieds dans la portière du coffre, prenant d'ailleurs le risque de tomber au sol.
- Mais il est débile, celui-là ! Ca va pas non ? cria t'elle en sortant sa tête par la vitre. Tu es complètement stupide, espèce de BIP, BIP, BIP, BIP à la BIP....

Faut savoir s'étendre
Sans se répandre
C'est délicat


L'autre motard rejoignit son collègue et bientôt ils encerclèrent la voiture, la doublant l'un par la gauche, l'autre par la droite. Tapiero commença à paniquer, accélérant de plus belle mais bientôt ses deux poursuivants atteignaient déjà l'avant de la voiture et elle dut freiner d'un coup sec et violent pour ne pas leur rentrer dedans. Il n'y eut guère de dégats importants hormis la disparition définitive (le reste du récit nous montrera qu'elle n'eut pas le temps de les récupérer) de deux mangas, de rouges à lèvres au goût mangue et chocolat, de lunettes de soleil, d'un paquet de Red Apple et de deux disques de Janis Joplin qui s'envolèrent, sur le coup, par le toît ouvrant.
- Bande de fous, soupira t'elle en tentant de sortir la tête de son airbag, mais sa manoeuvre un peu trop violente l'avait saisie d'effroi et c'est d'épuisement qu'elle s'évanouit.
Elle ne fit pas le rêve obsédant de Marie-Hélène Skâ qui l'assaillait chaque nuit. Elle entendit seulement la fin de la chanson de Gainsbourg qui résonna dans sa tête imperceptiblement et s'allia aux voix confuses, empressées et nerveuses de ses deux ravisseurs apparamment... japonais !
Casamozza n'était qu'un pretexte pour l'attirer loin des regards cortenais. La coincer sur la route était plus discret, surtout un dimanche matin ! Ce n'était pas son patron qui lui avait confié cette mission au téléphone. Il n'y avait pas de mission ! Ce n'était qu'une histoire de kidnapping...

# Posté le dimanche 07 décembre 2008 12:27

Modifié le dimanche 07 décembre 2008 13:50

Les Chroniques de Mrs Tapiero - Tome 1 : Puisqu'il faut un début... (1/8)

Prologue


Une neige dense et étouffante tombait sur les rues de Saint-Pétersbourg depuis la voûte céleste noire et profonde. Une jeune femme d'une trentaine d'années, cheveux noirs attachés, dans un manteau blanc aux boutons en forme de rouleaux de réglisse, cherchait son briquet dans un sac gris d'une taille considérable sur lequel était représentée Betty Boop, un chapeau à la main et une canne dans l'autre.
Il faut que j'arrête de fumer, beh voilà ! La solution ne peut pas être plus simple...
S'il fallait résumer Mrs Tapiero - notre héroine - en quelques mots, ce seraient bien ceux-ci : "La solution ne peut pas être plus simple", reflétant à merveille un caractère rationnel, perfectionniste et subtil qui laissait, certes, du temps à la créativité (l'écriture de nouvelles policières par exemple, la culture de banzai ou encore des autoportraits au fusain), mais qui se penchait constamment sur le "pourquoi" du fonctionnement humain. De cette façon, "La solution ne peut pas être plus simple" était devenue, pour l'entourage de la détective du moins, une sorte d'adage populaire.
Il faut que j'arrête de dire que je vais arrêter car cela me donne encore plus envie !
Veuve d'un certain D... (c'est ainsi que nous le dénommerons tout au long de notre histoire, accoutumez-vous-en !), journaliste au Canard déchaîné - sorte de pastiche parodique d'un certain autre journal -, Mrs Tapiero continuait aujourd'hui ses enquêtes à travers le monde.
Il faut que j'arrête de dire que je vais arrêter de dire que je vais arrêter, car cela m'énerve et cela me donne envie davantage...
Elle renonça très vite, cependant, à allumer une de ses Red Apple*, car une voix sournoise, telle celle du Diable (ou du moins celle qu'on s'imagine être la voix du Diable, parce qu'il est raisonnable de penser que tout ceux qui l'ont entendu n'existent plus aujourd'hui pour en parler, merci pour eux!), se fit entendre dans la rue voisine. Mrs Tapiero traversa la route, tourna au coin de la rue qui donnait sur la Quai des Anglais où surplombait, avec présomption, devant la mer, la Cathédrale Saint-Isaac. Cette voix, diabolique donc, n'avait formé qu'un son, qu'un très bref son dans l'immensité de la nuit lourde et sans bruit :
- Tapioka !
Prise panique, Tapiero accéléra le pas et se retrouve devant un banc vide sous lequel un chat dévorait ce qui avait autrefois été une tête d'oiseau.
- Tapioka, répéta la voix sifflante.
Le silence suivit la nouvelle apostrophe et bientôt une silhouette infâme, petite et miséreuse sortit de la nuit. On distinguait difficilement les traits de son visage, ni la couleur de ses cheveux sous son manteau marron froissé par le temps. Mais un détail rappela à Tapiero l'identité incontestable de son interlocutrice innatendue : ses lunettes cassées et rafistolées avec un ruban adhésif pendaient insolamment sur le bout de son nez, prêtes à tomber.
- Je croyais t'avoir arrêtée, déclara Tapiero.
- Mais c'est déjà fait, répliqua l'étrange femme.
Comment expliquer alors son ideuse apparition.
- Nous sommes dans un rêve ? demanda la détective.
La femme se mit à rire d'une façon encore plus glaciale que lorsqu'elle s'était amusée à crier ce surnom absurde - Tapikoa - depuis l'autre bout de la nuit.
- Tapioka, Tapioka, Tapioka ! se mit-elle à chantonner avec candeur.
- Je t'ai déjà dit de ne plus m'appeller com...
Mais elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase que son adversaire sortit un pistolet de la poche gauche de son manteau et lui tira deux balles dans la tête. Tandis que les deux billes meurtrières parcouraient l'espace avec vivacité, comme dans le ralenti d'un mauvais film hollywoodien, une sonnerie de téléphone retentit et une voix s'écria :
- Marie-Hélène Skâ, non !
Mrs Tapiero releva la tête : des gens autour d'elle attablés. Des regards ahuris... Des cafés fumants de part et d'autre, des sodas pour les plus avisés qui n'ont pas peur du froid....
Le café du Cours... mon Dieu ce n'était qu'un rêve!
Se sentant ridicule d'avoir crié si fort à cause de son cauchemar, Tapiero mit du temps à remarquer que son portable sonnait sur sa table entre deux tasses de café vides et ses calepins où elle prenait des notes lors de ses enquêtes.
Elle décrocha le combiné avec précipitation...
- Oui ? dit-elle avec hésitation.
Une voix sourde lui posa une question.
- Casamozza, répondit-elle avec fermeté.
Puis elle raccrocha aussi soudainement qu'elle avait décroché.
Il fallait se remettre en chemin, tout ne faisait que commencer...
La solution ne pouvait pas être plus simple...


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Notes
Red Apple : marque de cigarettes inventée par Quentin Tarantino pour ses films Kill Bill et Pulp Fiction

# Posté le dimanche 30 novembre 2008 18:27

Modifié le dimanche 30 novembre 2008 19:39